Suite à la vente des Archives d’artistes de Juan Carlos Romero

Gráfica de Lucía Bianchi y Silvana Castro enero 2018.

Communiqué de la Red Conceptualismos del Sur*

*Réseau Conceptualismes du Sud

Aujourd’hui, alors que commence l’année 2019, nous souhaiterions exprimer nos plus vives inquiétudes suite à la nouvelle de la vente des archives de l’artiste Juan Carlos Romero (1931-2017) à une collection privée d’art latino-américain à New York, décidée par ses héritiers (la veuve et les enfants de Romero) par l’intermédiaire du galeriste Ricardo Ocampo. Cette vente implique que les archives seront désormais privatisées, fermées, soustraites à l’accès public et délocalisées du lieu où elles avaient été constituées, à la faveur de la passion obstinée, lucide et persistante de Juan Carlos Romero, qui tout au long de sa vie a défendu la condition publique et accessible de ses archives. Dans un contexte où les politiques de préservation, de soin et de valorisation de la documentation artistique et politique se trouvent dans une grande précarité, laissées à l’abandon et dans la plus grande indifférence, ce fonds d’archives extraordinaire et d’une grande valeur est beaucoup plus que le fonds d’un artiste et de son œuvre. C’est une collection unique, réalisée grâce à une grande générosité réunissant de nombreux enregistrements des pratiques artistico-politiques et de la culture matérielle d’une partie importante du XXe siècle en Argentine et en Amérique latine. Les archives de Juan Carlos sont extrêmement pertinentes non seulement pour l’histoire de l’art argentin, mais aussi pour l’histoire politique, syndicale, culturelle de ce pays. Il comprend des fonds documentaires comme la collection des affiches politiques argentines et latino-américaines, le fonds sur le Centro de Arte y Comunicación (CAYC), sur des aspects de la culture populaire (le mate, le tango, la mort), ou encore des tracts syndicaux, lesquels excèdent largement le domaine de l’art.

Dans un pays comme l’Argentine, traversé par une crise économique de la dette féroce, due à l’évasion des capitaux et à la spoliation généralisée, nous condamnons la fuite des biens communs et des capitaux symboliques. Nous travaillons à ce que la gestion du capital économique, aussi bien que culturel, affectif, politique, défasse la codification entre le public et le privé, afin de reconfigurer de manière située une politique du commun. Aujourd’hui, les formes de thésaurisation et d’accumulation ne se réduisent pas à celles des grandes institutions du nord global qui cherchent à enrichir leur patrimoine de manière coloniale. Elles comprennent aussi celles de mercenaires dont le but est de trouver les moyens de faire fructifier ce patrimoine, dont le radar est la spéculation économique et symbolique, boussole moins prévisible et plus difficile à suivre et à contrôler.

En tant que Red Conceptualismos del Sur, nous avons travaillé de manière engagée auprès de Juan Carlos Romero, pendant des années, pour que les Archives Juan Carlos Romero soient accessibles au public et qu’elles acquièrent un statut institutionnel à travers la création d’une Association civile, et nous savons que sa volonté expresse était que ses archives ne soient pas dispersées mais organisées en un fonds en accès libre basé en Argentine. Les archives Juan Carlos Romero ont constitué un projet prioritaire au sein de la politique des archives impulsé en divers endroits d’Amérique latine par la RedCSur, telles que les archives de Clemente Padín à Montevideo, ou les archives du groupe CADA à Santiago du Chili, pour ne citer que deux exemples. Cette alliance remonte à la deuxième Rencontre de la RedCSur (au Centro Cultural Parque de España, Rosario, octobre 2008), lorsque Juan Carlos Romero fut invité à présenter ses archives. Elle se constitue formellement en 2011, quand la RedCSur commence à travailler à la constitution d’une Association Civile pour poser les bases de ce fonds, et qu’elle a inventorié et déménagé objets et documents vers le lieu que Juan Carlos Romero avait choisi lui-même à cette fin. Menant à bien un travail d’expérimentation institutionnel, la proposition a été de créer une alliance de travail avec d’autres institutions, telles que le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (MNCARS) et l’Universidad Nacional de Tres de Febrero (UNTREF), lesquelles ont rejoint le projet en 2014, quand a été élaboré une convention de collaboration tripartite (entre l’Associación Civil Juan Carlos Romero Archivo de Artistas, la Red Conceptualismos del Sur, le MNCARS et la UNTREF). Le but de cette convention était de créer une initiative commune qui permettre de mettre en place un cadre de protection, de préservation et d’activation de ce fonds d’archives sur la base d’un accord éthique: la défense de l’intégrité de l’archive, sa condition publique et accessible, sa localisation là où ont eu lieu les pratiques dont elle rend compte. En 2014, le siège de l’Associación Civil Juan Carlos Romero Archivo de Artistas a été inauguré au 443 de la rue Santiago del Estero dans la ville de Buenos Aires, afin d’accueillir le fonds et d’ouvrir un espace de consultation et de recherche. Contrairement à d’autres initiatives d’archives initiées par la RedCSur, les archives Romero disposaient de leur propre espace, ce qui a empêché leur absorption ou leur soumission à la logique de fonctionnement des institutions impliquées dans le projet (ainsi qu’à leurs propres critères de classement, d’inventaire et de traitement des matériaux, entre autres), et que ces dernières respectent les logiques émanant des archives elles-mêmes. Cela a fait des Archives Romero une expérience unique ouvrant la possibilité d’engager de nouveaux projets plus autonomes institutionnellement, et a conduit à proposer à d’autres artistes d’y déposer leurs archives, un pari énoncé dans le nom même de l’Association Civil Juan Carlos Romero, présentées comme des “Archives d’Artistes”. Durant ces années-là, la RedCSur a travaillé au classement et à la mise en accès de plusieurs parties des Archives Romero, notamment de sa Colección de Gráfica Política (collection d’arts graphiques politiques) (comprenant plus de 2000 affiches et accessible en ligne: http://archivosenuso.org/romero/cronologico) et d’une partie de ses archives personnelles.

Nous lançons un appel à la communauté artistique et culturelle, aux différentes initiatives d’archives, aux institutions artistiques ainsi qu’aux universités, à la société civile, afin qu’elles prennent position et refusent la vente et la privatisation des Archives Juan Carlos Romero, vu que ce patrimoine public d’une très grande valeur reviendrait alors à des particuliers, délocalisé, assujetti à une logique de “collection d’art” encourant la dispersion et l’inaccessibilité.

Nous demandons instamment aux responsables de la vente des Archives Juan Carlos Romero que soient rendues publiques les conditions de la vente de ce fonds, dont il n’existe aucun inventaire complet à ce jour. Les archives ont été enlevées de la maison de la rue Santiago del Estero où elles se trouvaient. Nous devons savoir où elles se trouvent, dans quel état de conservation, si elles ont été conservées de manière indivisible tel que cela avait été établit par l’Associación Civil qui les a conservées ces dernières années.

Nous appelons l’État Argentin à ce qu’il intervienne à travers les ressources qu’offre la protection du patrimoine culturel, afin que soit assuré le maintien des archives dans le pays. Nous lançons également un appel aux institutions et aux archives publiques qui ont lutté sur le terrain de la mémoire et de la culture des différentes gauches, au-delà des gouvernements au pouvoir, afin de produire les conditions institutionnelles indispensables à ce que ces Archives soient accueillies et soient constituées en tant que fonds public.

Nous proposons que les Archives Juan Carlos Romero soient déclarées en tant que patrimoine culturel compte tenu de leur grande valeur documentaire concernant la vie politique et artistique au XXe siècle en Argentine aussi bien qu’en Amérique latine. De même, en tant que RedCSsur, nous nous engageons à collaborer activement à:

  1. Poursuivre la mise en œuvre du classement/digitalisation des parties d’archives ainsi que leur socialisation  à travers le site web archivos en uso.
  2. Trouver les fonds afin de soutenir les projets sur ces archives le temps que leur institutionnalisation soit garantie en Argentine.
  3. Relancer les activités de l’Association Civil “Archivo de Artistas Juan Carlos Romero” afin d’accompagner et de veilleur à l’inaliénabilité de ce fonds d’archives, à sa préservation et sa socialisation, tout en œuvrant à son inscription locale.

Pour adhérer à la déclaration:

https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSfSeMZqCmozxilZkMmzWbzVMfV9tpDRczR-jXXsQe_s8oEXNg/viewform?usp=sf_link

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